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Elvire
















































avec Trân-Van-Sien

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Jean et les autres
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Les loisirs de la captivité

En mai-juin 1940, c’est l’offensive allemande, le «Blitzkrieg», et la débâcle de l’armée française en quelques semaines. Les troupes alliées se rendent ou refluent vers Dunkerque tandis que la percée des Allemands à Sedan ouvre la voie à un encerclement en tenaille de la ligne Maginot. Le 14 juin, l’ensemble des unités d’intervalle du SFF se replie sur ordre vers le sud-est en livrant des combats de retardement; seuls restent les équipages des ouvrages fortifiés, bientôt encerclés, avec mission de couvrir cette retraite "stratégique" et de tenir le terrain. Les principaux ouvrages ne se rendront - sur ordre - que le 2 juillet, soit dix jours après l'Armistice. Une partie des unités en retraite est capturée autour de Lunéville et Saint-Dié lors de la capitulation, le 22 juin, du général Condé qui a rassemblé sous son commandement les restes de trois armée; les autres abandonnent le combat dans les Vosges. Le château d'Helfédange, bien situé stratégiquement, sera alors occupé provisoirement par un état-major allemand, celui de la 167e division d'infanterie, puis par les Américains en 1945. Il existe toujours en 2006, propriété de M. De Miscault, et on peut y retrouver les lieux fixés par les photographies, en particulier cette horloge solaire (qui a perdu la boule qui la couronnait) [informations fournies par Frédéric Dumait, webmestre d'un site très complet consacré au SFF et aux opérations militaires de juin 1940: www.kerfent.com]. 

     Robert n’a pas relaté les circonstances dans lesquelles il a été fait prisonnier, mais on peut supposer que, rattaché à l’état-major, il a été évacué avec celui-ci et en a partagé le sort. Ce qu’on sait, c’est qu’en 1940-41 il se retrouve dans l’Oflag XIII B à Nuremberg, où il est encore photographié en avril 1941 avec le «groupe des officiers protestants du bloc 7» qui compte un pasteur Bernard dans ses rangs. Désormais Robert s’est laissé pousser une barbe noire hirsute, ce qui rend son visage encore plus émacié sur le portrait à l’huile et le dessin au crayon (daté de Nuremberg, le 1er février 1941), exécutés par des artistes de l’Oflag et dont il reste des reproductions photographiques. Ce camp faisait partie d'un vaste ensemble d'oflags et de stalags d'une trentaine de baraquements chacun, installé dans le quartier de Langwasser, non loin du stade des grandes messes nazies. Les installations, qui avaient servi à loger les SA participant aux manifestations, bénéficiaient d'une bonne infrastructure. Elles accueillent à partir de la défaite de juin 1940 des officiers français prisonniers, après les Polonais et les Belges. L'Oflag XIII B sera dissous en mai 1941 et les prisonniers répartis ailleurs dans le Reich.  
    C'est alors que le paysage change et une impressionnante série de photographies a été prise dans un même environnement: celui de l’Oflag XVIII A, situé aux abords de Lienz en Autriche. Ce nouveau cadre apparaît précisément en mai 1941 avec un groupe d’hommes en uniformes - dont Robert (prisonnier n°1549, «Baracke VII»), barbe et moustache noires - devant un alignement de baraquements et un versant de montagne boisée. Ce camp pour officiers, situé dans le quartier "Grafenanger" sur le terrain de la caserne Franz-Joseph, comptait une trentaine de baraques et abritait environ 1000 prisonniers, tous français. Le nom de Robert, avec sa dernière adresse, apparaît dans la liste confectionnée au camp:

    Les conditions d'internement étaient relativement douces dans le cadre du paysage et sous la férule d'un commandant débonnaire. Une commission de la Croix-Rouge, visitant le camp en été, n'a trouvé que des hommes en petite tenue se dorant au soleil ou jouant au ballon. Des groupes d'artistes étaient autorisés à sortir pour peindre la nature sur le motif après avoir donné leur parole d'honneur de ne pas s'échapper; des sorties étaient parfois organisées pour les autres. Le climat était certes dur en hiver mais offrait l'occasion d'organiser des concours et expositions de sculptures de glace. Rien à voir avec le camp d'extermination de Mauthausen situé à une trentaine de kilomètres.

    C’est toute la vie quotidienne du camp qui a été mise sur pellicule: la distribution des colis, la promenade entre les barbelés et les baraquements, l’appel, trois Allemands, dont un officier, pris sur le vif et moyennement satisfaits; en été les flâneries au soleil devant les carrés de légumes, en hiver la construction d’un château fort en blocs de neige. Un jour, le cercueil d’un camarade est porté par des Français devant un prêtre et une triple haie de soldats allemands au garde-à-vous.

    On se groupe aussi pour des prises de vues spécifiques: les 25 "boxeurs de l'écurie Paknadel" montrent leurs muscles en été 1941; 65 cavaliers se rassemblent pour une photographie avec nom, grade et affectation; 82 "gars du Nord" avec leur nom, grade et arme; l'équipe de volley-ball de la baraque 7 pose pour la saison 1941 sur un tirage dédicacé "en souvenir des sept mois de captivité passés ensemble et des leçons d'allemand que tu m'as données". Plusieurs de ces documents portent le visa de contrôle du camp ("Oflag XVIII A Geprüft"). C'est en particulier le cas de plusieurs livres allemands ayant appartenu à Robert et qui sont parvenus jusqu'à nous, dont un ouvrage naturiste avec des photos de nus qui devaient alimenter les fantasmes des prisonniers.

    Parmi les compagnons de captivité de Robert il en est un dont on connaît la tragique destinée: le capitaine Maurice Schmitt (1899-1943). Il apparaît sur une photographie de groupe de mai 1941 avec 11 camarades, dont Robert qui a noté les noms au dos. Il a laissé des carnets de guerre qui ont été exploités et mis en ligne par Henri Ehret sur son site personnel dans une rubrique consacrée à l'histoire locale de sa région (Masevaux et la vallée de la Doller)

    Pour combattre l'inactivité les prisonniers tentaient de créer un embryon de vie intellectuelle. Ainsi Jean Favard (1902-1965), mathématicien de renom et officier d'artillerie, fonde une "Faculté des sciences" dont il se déclare le doyen. Mais c'est surtout l'activité théâtrale qui semble avoir été particulièrement développée au camp et avoir disposé de moyens importants. Une série de 37 photographies a immortalisé des spectacles donnés entre juin et novembre 1941 au rythme d'un par mois. On y joue Banville, Beaumarchais, Cyrano de Bergerac, Molière, Musset, Pagnol dans des décors et costumes soignés. Dames et soubrettes sont interprétées par des hommes, bien entendu, mais parfaitement grimés; ainsi l'Elvire du Don Juan de Molière est jouée avec grâce par le lieutenant Florian Prieur de la Comble (1918-2015). 

    L'année 1941 s'est terminée par une Grande Quinzaine au cours de laquelle ont été représentés un Jeu de Noël, des reprises de Don Juan et Marius, l'Inca - une production originale - et le Mec à maman, joué par la baraque IX, chambre 19. Mais le clou a été une revue en plusieurs tableaux intitulée: Gai!...Fendons l'eau! avec un final digne des Folies Bergères, animé par les "Gaies Franginettes" ramenées de leur île par le Grand Amiral et ses conquistadors. En complément, on a pu écouter de la musique de chambre et du jazz, assister à un spectacle de cabaret, admirer une exposition de maquettes de bateaux et d'avions et - déguisé en propriétaire d'écurie - participer à la Nuit de Longchamp autour d'un champ de courses en miniature, etc.... On remarque que Robert n'apparaît dans aucun de ces spectacles, mais est  cité dans le programme de la Quinzaine à la page des sports, rubrique ping-pong, pour une "démonstration de la technique du jeu".

 

   

    Le camp de Lienz a été transféré à Wagna au Sud de la Styrie en été 1943. Auparavant il avait été le théâtre de deux spectaculaires évasions en septembre 1942 et juin 1943.

    Robert n'a pas vécu ce transfert: en septembre 1942 (il accuse encore réception d'une photo au camp à la fin d'août) il avait réussi à se faire rapatrier en tant qu’ingénieur chimiste pour travailler à la PNT, la Poudrerie nationale de Toulouse, installée sur le site de Braqueville où elle a cédé en 1924 des terrains pour l’installation de l’ONIA, la future et funeste AZF. Une carte d’identité établie le 14 octobre 1942 indique comme domicile: 10 Cité Niel - Poudrerie tout en précisant Saint-Quentin comme "domicile réel". pllus tard Robert précisera: Cité Niel 20 B. Il a l’avantage de loger à proximité de son lieu de travail dans une cité jardin où les petites maisons doubles, de plain-pied, sont disséminées dans la nature. Encore aujourd’hui cette cité, rénovée, est un havre de paix dont les larges allées sont réservées aux riverains. Il est affecté au laboratoire de coton-poudre (ou fulmi-coton) où on le voit en uniforme bien qu’il travaille à l’époque pour l’occupant. Le visage est amaigri; on sait par ailleurs que l’internement lui a coûté une bonne partie de sa dentition, le forçant par la suite à mastiquer avec une lenteur légendaire.     

       En avril 1944 il envoie une lettre que ses parents reçoivent le 5 mai. Il y écrit un bon allemand idiomatique (alors que celui de son frère Jean est plus fantaisiste). On y trouve l’atmosphère de la guerre et en même temps la promesse de jours meilleurs. Robert s’y plaint d’abord amèrement de sa soeur Xénia, venue s’installer - contre son avis - dans son logement exigu. Il annonce une visite à son frère aîné Jean, afin d'admirer de près le nouveau-né saint-quentinois (Georges), ainsi qu’une visite à son frère Paul. Hansi, selon lui, profite d’un bonheur qui aurait dû être partagé entre les quatre membres de la fratrie: «On jouit chez eux d’une telle impression de paix, d’amour, de tranquillité et de force en même temps...» [Man geniesst bei ihnen einen solchen Eindruck von Frieden, Liebe, Ruhe und Kraft zugleich...]. Pauli a des enfants charmants, mais il subsiste chez lui un «Verlangen nach ‘ausserfamilialen’ Ansprüchen» [un besoin de se réaliser en-dehors de la famille]. Cette admiration pour la réussite sur tous les plans du frère aîné est d’ailleurs partagée par Paul qui le compare, dans sa situation «à la tête de la dynastie», au «coq fort et puissant» qui illustre une de ses cartes de vœux. Quant à la lettre de Robert, elle est interrompue à minuit par une alerte aérienne. Il faut aller s’abriter dans les tranchées couvertes et subir le bombardement - comme à Saint-Quentin, à Creil ou encore à Villeneuve-Saint-Georges où vit la tante Jeanne Stoll-Leblanc.

    Plusieurs fois visée par les bombardements et sabotages, la pouderie subira une violente attaque dans la nuit du 1er au 2 mai 1944, et le 26 mai les FFI feront sauter les bâtiments épargnés par les bombes. L'usine ne reprendra son activité qu'en 1945; entre-temps Toulouse aura été libérée par la Résistance le 19 août 1944. Que devient Robert durant cette période troublée? On sait par des témoignages photographiques qu'il est encore à Toulouse, Cité Niel, à l'automne 1944. Il noue apparemment des relations personnelles avec les Travailleurs Indochinois* réquisitionnés à la déclaration de guerre pour être employés dans les usines d'armement en Métropole. Ces quelque 20.000 "requis" dépendaient du Service de la Main d'Oeuvre Indigène (MOI), rattaché au Ministère du Travail. Ils étaient organisés quasi militairement en "compagnies" et "légions", chaque compagnie (environ 250 hommes) ayant à sa tête un encadrement européen, assisté d'un "surveillant major"/interprète indigène.

    Quatre compagnies ont été affectées à la Poudrerie Nationale de Toulouse dont la production est réactivée pour le compte des Allemands à partir de fin 1942 avec l'occupation de la Zone Libre. Après la destruction du site en 1944 les travailleurs indochinois sont hébergés dans l'ancien camp militaire de Mortarieu, dans la banlieue de Montauban. C'est là que Robert leur rend visite un dimanche de septembre 1944 et pose aux côtés de son interprète, le surveillant-major Nguyên-Ngoc-Sau [fin décembre 2009, celui-ci - âgé de 89 ans - prend contact par téléphone avec le chroniqueur, neveu de Robert]. Un dimanche d'octobre de la même année il reçoit, Cité Niel, le caporal annamite Trân-Van-Sien. Il remet à cette occasion son uniforme et prend sa pose habituelle, la cigarette négligemment tenue dans la main gauche (était-il gaucher?). En novembre 1944 il revêt une blouse blanche sur sa tenue kaki pour ce qui semble être un pélerinage - un adieu? - à son laboratoire déserté. Ensuite on perd sa trace, avant de le retrouver à Villers-Saint-Paul (121 rue Aristide Briand) où il prend une carte de la CFTC le 15 mars 1945, ce qui doit correspondre à son retour à l'usine Kuhlmann, devenue Francolor pendant l'Occupation et plus tard PUCK (Péchiney-Ugine-Kuhlmann), où il termine sa carrière le 30/09/1973.

* cf. le site: http://www.travailleurs-indochinois.org/































































































         au labo en 1944